Côte d’Ivoire: Témoignage exclusif d’un journaliste qui a « vu la mort en face » à Bloléquin

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Témoignage exclusif d’un journaliste qui a « vu la mort en face ». Envoyé spécial de Sikka TV, Chris Paterne Assémian, journaliste-reporter d’images ivoirien a vécu les derniers événements de Bloléquin, il s’est confié à Ivoire Soir.net. Un témoignage exclusif d’un témoin oculaire.

Comment vous êtes-vous retrouvés à Bloléquin, au cœur des événements du samedi 17 février 2018 ?

Je suis le correspondant à Abidjan de la chaîné de télévision SIKKA TV, une chaîne panafricaine basée à Cotonou. C’est dans ce cadre que j’avais été sollicité pour couvrir une activité d’une association de femmes commerçantes, le samedi 17 février dans cette ville située à 320 Km d’Abidjan. Nous étions arrivés le vendredi. Le samedi matin, après avoir fait quelques prises de vues au marché de la ville, nous avons été invite aux matinales de Cohésion FM, une radio locale. C’est dans les locaux de cette station que nous avons été alertés, aux alentours de 10h30.

De quoi avez-vous été alertés ?

Les journalistes de cette radio avait reçu un appel les informant d’une altercation entre un gendarme et un conducteur de moto-taxi. Le coup de fil disait que le conducteur de moto-taxi venait d’être tué sur place, un jeune autochtone qui s’appelait Tiemoko Armand, 25, père de 3 enfants, et vivant avec deux compagnes. Sa seconde épouse attend un bébé.

Quel est votre témoignage exclusif sur ce qui s’est exactement passé, lors de cet incident ?

Lorsque nous avons eu l’information, nous étions les seuls journalistes reporters télé sur place. Je voulais me rendre sur le lieu du drame mais j’avais été fortement déconseillé par le député de Guiglo sous-préfecture, l’honorable Léonard Guéi et par une cadre de la région, Aiméé Clarisse Ouady, à cause de la tension qui régnait.  Mais c’était plus fort que moi. Je ne voulais pas rester là et ne rien faire, sous prétexte que je risquais ma vie.

Vous avez donc décidé d’aller au charbon…

Finalement, j’ai été escorté par Silvère Gaël Bossehi, correspondant de l’Agence ivoirienne de presse (AIP) de Bloléquin, sur le lieu de la tragédie. Quand nous sommes arrivés, on a vu le corps du conducteur de moto-taxi, gisant dans une mare de sang et celui du gendarme, que les gens appelaient Guyzo, de son vrai nom Mdl Guy Roger Angora. Il avait été lapidé et lynché à mort par la foule.

Que pouvez-vous dire de la cause réelle de l’incident ?

Le drame s’est produit à un des corridors de la ville. Et des témoignages recueillis sur place, il ressort que arrivé au corridor, le jeune Tiémoko n’ayant pas de la monnaie, pour s’acquitter de la taxe quotidienne de passage qui s’élève à 1000 FCFA, aurait dit au gendarme qu’il aurait 10.000 FCFA et donc pas de monnaie et qu’il paierait à son retour. Chose que n’aurait pas apprécié le gendarme, reconnu dans la zone comme un agent sans problème qui a avait de très bons rapports avec la population.

Pour intimider le jeune conducteur, le gendarme fit sortir son arme. Et le coup partit tout seul. Tiémoko a pris la balle devant ses deux compagnes qui étaient sur la moto. A mon avis, ce n’était pas une mort intentionnelle. Toujours selon les témoignages, le gendarme paniqué s’est mis à pleurer. Mais c’était trop tard, les cris de détresse des femmes de la victime avaient alerté d’autres jeunes autochtones présents.

Ce sont ces jeunes qui ont donné la mort au gendarme, pour venger la mort de l’un des leurs. Ce sont eux, qui, portant la dépouille de leur ami sur leurs épaules, sont allés incendier, tour à tour la brigade de gendarmerie, la résidence du préfet et du sous-préfet,  pour protester contre le racket.

Comment avez-vous personnellement vécu ces événements ? Des images de vous, blessé, ont circulé sur les réseaux sociaux.

J’étais avec le correspondant de l’AIP, qui est bien connu dans la zone. Je lui ai demandé de m’accompagner au quartier des autochtones, où vivait la victime civile, pour recueillir le témoignage de la famille, en vue de compléter mon reportage.  C’est dans ce quartier que les choses vont se gâter pour nous. Ma caméra est estampillée SIKKA TV mais malgré cela, certains ont dit que j’étais là pour le compte de la RTI. Ils m’ont dit : « Vous les journalistes de la RTI, on va vous tuer ici, vous ne dites pas la vérité ».

La foule était déchainée. Je les suppliais de m’épargner et que j’étais juste là pour faire mon métier. Je leur ai dit que j’ignorais ce qu’ils reprochaient à la RTI, mais moi je ne suis pas un reporter de cette télé. Ils m’ont arraché ma CNI, ma carte de presse, mon permis de conduire. Ils ont commencé à nous lyncher, le correspondant de l’AIP et moi. Au départ, je ne voulais pas m’enfuir, car je mesurais les risques d’une fuite, mais un jeune autochtone qui avait pris pitié a tenté de nous protéger. Sous son injonction, nous nous sommes mis à fuir.

Etant donné que le correspondant de l’AIP connaissait la zone, il a réussi à se réfugier dans une maison. Je n’ai pas eu cette chance. J’ai été poursuivi par les jeunes sur près de 100 m. Fatigué, je suis tombé. L’un d’entre eux a lancé une machette qui m’a coupé à la main droite (il marque un arrêt, NDLR). C’est vraiment avec les larmes aux yeux que je raconte ce récit parce que j’ai vu la mort en face. Quand ils m’ont rattrapé, je me suis mis à genou pour prier. Pendant ce temps, de petits garçons de 14 ans faisaient mes poches et d’autres avaient la ferme intention de m’achever.

C’est en ce moment que  réapparut le jeune qui avait ma caméra et m’avait demandé de courir. Il essuya tous les coups à ma place et réussit malgré tout à me cacher dans la maison ou avait trouvé refuge mon confrère de l AIP. C’est par la suite que je me suis rendu à l’hôpital général de Guiglo, pour recevoir des soins d’urgence.

Que retenez-vous de cette douloureuse expérience ?

Nous prenons beaucoup de risques pour aller à la source de l’information et très souvent, nous travaillons pour des maisons ingrates qui se soucient très peu des conditions de travail de leurs agents. Néanmoins je me réjouis du soutien de certains confrères qui nous ont appelés et aussi de celui de la ministre de la Solidarité Mariétou Koné qui nous a adressé sa compassion. Je ne recherche aucune gloire. J’ai fait mon job et si c’était à refaire, je n’aurais pas hésité.

Ivoiresoir.net

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