Pour l’heure, la communication gouvernementale est restée allergique aux mots “terrorisme” ou “djihadisme”. Et pourtant, après l’arrestation d’un ressortissant nigérien, accusé d’avoir poignardé au cri “Allahu Akbar”, deux journalistes danois en représailles de la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël, la question taraude les esprits sans qu’on ose la porter sur la place publique. Le Gabon est-il aux prises du terrorisme ?

La conférence de presse de ce mercredi 20 décembre, de Steeve Ndong Essame Ndong, le Procureur de la République, est très attendue. Elle devrait permettre de fournir plus de détail que le communiqué diffusé dans la presse sur l’attaque au couteau, samedi 16 décembre dans un village artisanal de Libreville, la capitale gabonaise, contre deux journalistes danois en tournage pour un documentaire.

Au gouvernement, on évite soigneusement le mot “terrorisme”

Mais pour l’heure, grâce à des artifices de communication, les annonces gouvernementales sur le sujet évitent soigneusement de prononcer le mot « terrorisme » pour ne pas créer l’affolement et pour certains « nourrir l’amalgame ». Alain-Claude Bilie-By-Nze, le ministre de la Communication et porte -parole du gouvernement a qualifié l’agression « d’acte ignoble » tout en promettant une enquête pour déterminer si l’agression « relève d’un acte isolé ou concerté ». Etienne Massard Makaga, le ministre de la Défense est resté dans les mêmes éléments de langage. Tout au plus, le principal suspect devrait être inculpé de “tentative d’assassinat” et risquerait “la perpétuité“.

Pour autant, dans les rues gabonaises, la question que presque personne n’ose poser est dans les esprits et les chuchotements des conversations : le terrorisme a-t-il réussi une percée au Gabon ?  Difficile de donner une réponse tranchée tant l’orientation que peut prendre la réponse effraie jusque dans les couloirs du gouvernement.

On connaissait le terrorisme qui sévissait en Afrique de l’Ouest, dans certains pays d’Afrique centrale et même d’Afrique de l’Est. Mais il n’avait jamais traversé l’équateur pour toucher des pays comme la Guinée-Equatoriale, l’Angola ou le Gabon, en dépit de certains de leurs voisins aux prises avec le terrorisme. Mais l’acte de l’agresseur après son arrestation semble être motivé par une idéologie et pourrait donc relever du terrorisme.

Ce samedi 16 décembre pourtant vers 10 heures (local), deux journalistes danois travaillant pour National Geographic, ont été mortellement poignardés alors qu’ils visitaient un marché de souvenirs. Au cri “Allah Akbar” (Dieu est Grand), leur agresseur, un épicier de 53 ans originaire du Niger et vivant depuis 19 ans au Gabon, a indiqué après son arrestation avoir « agi en représailles aux attaques des Etats-Unis contre les musulmans et à la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël ».

Risque d’amalgames entre migrations et terrorisme

Cette attaque, dénoncée par le Danemark, condamnée par le Niger, est la première du genre dans ce pays francophone au cœur d’une Afrique centrale où le Tchad, le Cameroun combattent la secte Boko Haram. Cette proximité pourrait laisser penser à des infiltrations d’éléments terroristes sur le territoire gabonais mais le pays a été jusque-là à l’abri des attaques en raison d’une sécurité renforcée dans les grandes villes où vivent des immigrés européens fortunés et régulièrement fréquentés par des hommes d’affaires.

Le Gabon, pays de 1,8 million d’habitants, est à majorité chrétienne. Les rangs de l’infime partie musulmane sont grossi par les immigrés Nigérians, Maliens, Sénégalais, Nigériens, Guinéens ou encore Mauritaniens en provenance de pays ouest-africains pour la plupart à majorité musulmane ou de pays voisins pour tirer leurs revenus de petits boulots comme le commerce.

Dans la foulée de cette agression, quelque 37 commerçants ont été arrêtés, officiellement pour non assistance à personne en danger. Mais d’aucuns pensent que c’est pour apaiser les tensions qui pourraient découler des amalgames avec cette communauté musulmane. Pour parer cette éventualité, l’archevêque de Libreville, Mgr Basile Mvé Engone a conduit une importante délégation à la grande mosquée de Libreville pour exprimer sa solidarité aux musulmans.

Là pourrait se trouver le nœud du problème. Cette attaque à motivation « idéologique » est imputée à un musulman dans une population majoritairement chrétienne. Les risques d’amalgames poussent le gouvernement à prendre des pincettes dans ses annonces.  Sur fond de crise économique et sociale consécutives à la contestation électorale, ces risques sont révélateurs du caractère “sulfureux” de la question migratoire que la libre circulation décrétée par la CEMAC et la religion des arrivants en provenance de pays musulmans pourraient compliquer.

Entre gestion migratoire et impératif sécuritaire, le dilemme gabonais reste entier. Les informations que Steeve Ndong Essame Ndong devrait révéler aujourd’hui pourraient permettre d’orienter l’opinion publique gabonaise.

Afrique.latribune.fr

AUCUN COMMENTAIRE

REPONDRE