Alors que se tient la 14e conférence annuelle de l’African Private Equity and Venture Capital Association (Avca), organisée du 3 au 7 avril à Abidjan, sa directrice générale Michelle Kathryn Essomé décrypte la métamorphose de ce secteur et ses défis.

Après Lagos, Londres et Addis-Abeba, la conférence annuelle de l’Avca arrive à Abidjan, en Afrique francophone. Pourquoi ce choix ?

Le private equity (PE) en est à ses débuts en Côte d’Ivoire, mais elle connaît une forte croissance. Entre 2014 et 2016, 48% des opérations de PE enregistrées en Afrique de l’Ouest francophone ont eu lieu en Côte d’Ivoire (contre 40% en 2011-2013). En valeur, la part du pays a crû de 54% à 79% sur la même période. Entre 2011 et 2016, les biens de consommation courante ont représenté 24% des opérations réalisées dans le pays, devant l’industrie (20%), la santé et les services financiers (12%).

Certaines réformes ont servi de catalyseurs : la révision du code des investissements, la gestion économique et financière prudente du gouvernement, l’harmonisation accrue de la réglementation régionale, les efforts pour combler le déficit en infrastructures et en énergie…

Le fait que la BAD ait rétabli son siège à Abidjan souligne la renaissance de la Côte d’Ivoire comme principal centre de développement de la région.

Quel est le thème de la rencontre d’Abidjan ?

Elle portera sur le développement durable, la création d’emplois et les investissements en Afrique. Nous attendons plus de 400 gestionnaires de fonds, investisseurs institutionnels et managers gérant collectivement plus de 1 500 milliards de dollars d’actifs.

Ces participants pourront d’ailleurs s’informer directement auprès du vice-président ivoirien, Daniel Kablan Duncan, et du ministre du Budget, Abdourahmane Cissé, des réformes en cours visant à rendre la Côte d’Ivoire plus attrayante pour le capital-investissement.

Faisons le point sur le capital-investissement en Afrique en 2016. Quel était alors le niveau d’investissement et quels secteurs avaient la cote ?

Les capital-investisseurs sont arrivés à tirer profit de la volatilité et de la faiblesse des prix des actifs dans les zones à faible croissance. Au total, 145 transactions ont été signalées en 2016 sur le continent, pour un montant total de 3,8 milliards de dollars. Les fonds de PE pour l’Afrique ont mobilisé près de 2,3 milliards de dollars en 2016.

L’Afrique reste une région où de nombreuses entreprises rentables affichent des fondamentaux solides. Les tendances démographiques positives, l’urbanisation rapide et les politiques favorables aux entreprises continuent d’y soutenir la croissance du capital-investissement.

Entre 2011 et 2016, il y a eu 919 transactions de PE déclarées, pour une valeur totale de 23 milliards de dollars. Le secteur des biens de consommation courante a concentré 17% des transactions (8% en valeur), devant les produits de consommation discrétionnaire et les transactions financières. Sur la même période, 16,5 milliards de dollars ont été levés par les fonds consacrés à la région.

Quelle évolution du secteur vous a le plus marqué ces dernières années ?

Des géants mondiaux comme l’américain Carlyle accélèrent la cadence et exposent davantage leurs investisseurs traditionnels aux opportunités de croissance en Afrique.

Mais surtout, des investisseurs locaux sophistiqués (family offices, gestionnaire d’actifs multi-spécialiste, fonds de fonds, fonds souverains et fonds de pension africains) sont de plus en plus visibles au côté des investisseurs internationaux. Par exemple, la Caisse nationale de prévoyance sociale de la Côte d’Ivoire (CNPS) a récemment investi dans des fonds gérés par AfricInvest et Amethis Finance.

Cependant, il est clairement possible d’accroître le financement dédié au capital-investissement par les fonds de pension locaux.

Pourquoi ne le font-il pas ?

Les marchés africains se trouvent à des stades de développement différents en termes de réglementation et de connaissance du capital-investissement. Par conséquent, les fonds de pension africains ont sous-investi dans ce secteur. En tenant compte des limites qui leur sont imposées par les régulateurs à travers le continent, on se rend compte qu’ils peuvent investir jusqu’à 35 milliards de dollars dans le capital-investissement sur le continent. Dans les faits, les fonds de pensions africains n’ont consacré que 3,8 milliards à 5,7 milliards aux capital-investisseurs africains. Ils ont donc la capacité d’investir 29 milliards de dollars de plus…

L’Avca travaille avec des fonds de pension au Kenya, en Afrique du Sud, au Ghana, au Nigeria et avec les régulateurs à travers le continent afin de débloquer le capital local. C’est d’autant plus crucial que les investisseurs internationaux sont plus rassurés quand les détenteurs d’actifs africains investissent dans des entreprises africaines.

Quelles perspectives entrevoyez-vous pour 2017 ?

Selon un sondage 2016 de l’Avca, 65% des investisseurs en PE estiment qu’au cours des dix prochaines années l’Afrique restera plus attrayante que les marchés développés. Ils l’expliquent par la tendance démographique positive, l’urbanisation croissante et la croissance rapide du PIB, et ce en dépit des difficultés macroéconomiques rencontrées par certains pays.

Le cœur de cible des capital-investisseurs tournera autour des secteurs associés aux fondamentaux de l’Afrique – classe moyenne émergente, population jeune et en croissance, urbanisation rapide – : biens de consommation courante et commerce de détail.

D’autres secteurs qui connaissent un important écart entre l’offre et la demande – infrastructures et immobilier notamment – continueront d’attirer les investisseurs. La création de fonds sectoriels, qui visent justement à combler ces déficits – va se poursuivre. La moitié (47%) des répondants à notre sondage ont investi dans le PE africain par l’entremise de fonds sectoriels.

C’est le cas de l’Africa Real Estate Fund III d’Actis, qui a récemment mobilisé 500 millions de dollars, et de l’Africa Property Fund II de Novare, qui a levé 350 millions pour des investissements dans l’immobilier en Afrique subsaharienne.

En termes de régions, l’Afrique subsaharienne va continuer à attirer la plus grande partie de l’intérêt des investisseurs. Mais l’Afrique du Nord devrait continuer à accroître sa part tant en nombre de transactions qu’en valeur, à mesure que l’environnement politique se stabilise.

Les investisseurs tels que XSML en Afrique Centrale, qui s’intéresse aux PME, sont très peu nombreux. Pourtant les besoins sont importants sur ces segments. Quelles solutions sont possibles ?

Il est clair qu’améliorer l’accès au financement et l’environnement des PME aidera à catalyser les investissements dans des domaines essentiels à la diversification des économies locales qui, autrement, doivent faire face à des contraintes de liquidité.

Nous sommes très engagés dans les efforts visant à débloquer le capital domestique, cela implique de combler le manque d’information, de mettre en évidence les contraintes réglementaires et de mettre en relation les investisseurs et les porteurs de projets. Nous proposons d’ailleurs des masterclass aux investisseurs institutionnels afin de leur fournir les outils nécessaires pour approfondir leur compréhension de ces placements.

Les acteurs comme Carlyle peinent à identifier des cibles à la hauteur de leurs tickets d’investissements. D’autres ont du mal à trouver la bonne méthode de sortie. L’Afrique est-elle mûre pour des opérations à plusieurs centaines de millions de dollars ?

Selon des recherches menées par l’Avca, un peu moins de 80% des opérations de capital-investissement en Afrique sont inférieures à 50 millions de dollars et elles représentent environ 10% de la valeur totale des investissements en Afrique. Nous nous attendons à ce que ce niveau d’investissement demeure la norme à court et à moyen terme.

Toutefois, à mesure que les marchés mûrissent et que les gouvernements privatisent des actifs, la taille des transactions augmentera avec la croissance naturelle des entreprises et la nécessité d’investir à plus grande échelle.

En attendant, le peu de profondeur des marchés de capitaux incite des investisseurs à explorer des formes plus diverses de collecte de fonds et de voies de sortie. Par exemple, en 2015, Abraaj a cédé l’essentiel de sa participation dans l’égyptien Integrated Diagnostics Holdings en passant par la bourse de Londres.

De façon générale, selon notre étude 2016 sur les sorties réalisées par les capital-investisseurs, on constate qu’avoir des bureaux en Afrique a un effet positif sur la performance. L’utilisation des réseaux et des relations permet aux investisseurs en Afrique de découvrir des pépites cachées et de faire des opérations à des prix d’entrée attrayants. Seulement 14% des transactions viennent de propositions adressées aux capital-investisseurs par les sociétés africaines elles-mêmes.

Environ 72% des sondés indiquent que le track-record des entreprises africaines de PE est le facteur le plus important dans les évaluations. La qualité du réseau des managers est le deuxième facteur le plus significatif.

La Banque mondiale vient d’accorder 50 millions de dollars à la Caisse centrale générale du Maroc pour y soutenir le capital-risque. N’est-ce pas une lacune du secteur privé ?

Le private equity africain concerne avant tout le capital de croissance et d’expansion. Mais il subsiste un déficit d’offres pour les entreprises en phase initiale qui n’ont pas accès au capital, ce qui limite la contribution future des entreprises locales à fort potentiel de croissance.

Malgré cet écart, nous avons constaté une augmentation de l’activité des capital-investisseurs, des institutions régionales et des organisations intergouvernementales qui canalisent des ressources vers le capital-risque et l’assistance technique pour l’accès aux capitaux de ces jeunes entreprises.

Par exemple, la BAD a lancé Boost Africa, un programme axé sur le développement d’un écosystème entrepreneurial efficace en Afrique, et a également investi dans le Tide Africa Fund de TLcom Capital Partners, qui soutient les entreprises en phase de démarrage.

Joël Té-Léssia

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