Tunisie : pourquoi Rached Ghannouchi s’efforce de faire exister Ennahdha sur la scène internationale

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Dans un contexte international particulièrement défavorable, le leader islamiste s’échine à se donner une visibilité régionale pour sauver son parti de la marginalisation.

Rached Ghannouchi souriant à Davos, devisant avec Abdelaziz Bouteflika à Alger, invité d’honneur de la réunion de dialogue organisée à Tunis par le Conseil européen des relations internationales (ECFR), reçu par l’ambassadeur de Suède… En ce début d’année, le président d’Ennahdha est sur tous les fronts diplomatiques, pourtant chasse gardée du président de la République, Béji Caïd Essebsi. Mais la règle du consensus liant les deux hommes donne une certaine latitude au leader islamiste pour intervenir dans des dossiers internationaux.

Durant son passage au pouvoir en 2012-2013 à la tête de la troïka, Ennahdha avait mis à mal les prudents équilibres que la Tunisie a toujours cultivés sur le plan diplomatique, faisant pratiquement figure de vassal du Qatar, de la Turquie et des États-Unis. Avec l’appui du président de la transition, Moncef Marzouki, la troïka avait rompu avec la Syrie de Bachar, apporté un soutien inconditionnel au pouvoir islamiste égyptien et aux révolutionnaires libyens, dont Abdelhakim Belhadj, ancien jihadiste reconverti en chef politique, et ouvert les portes du pays à des prédicateurs extrémistes du Moyen-Orient.

En un an, il aura été reçu à six reprises par le président algérien Abdelaziz Bouteflika. »

Mais l’extradition vers Tripoli de l’ex-Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi à l’insu de Marzouki entachera cette belle entente, avant que les bourdes de Rafik Abdessalem, gendre de Rached Ghannouchi et ministre des Affaires étrangères, ne ternissent durablement le blason de la diplomatie nationale.

Trump et Poutine, bouleversements diplomatiques

Écartés du pouvoir en 2013, juste après la chute des Frères musulmans en Égypte, les islamistes tunisiens consolident leurs liens privilégiés avec la Turquie, les États-Unis et le Qatar, tentent une opération séduction en Europe, notamment en France et en Italie, où Ghannouchi multiplie les visites, et soignent leurs relations avec les représentations occidentales en Tunisie, dont celles de l’Allemagne et du Royaume-Uni. Ils s’imposent comme des interlocuteurs qui comptent.

Mais l’intervention de Vladimir Poutine en Syrie et l’élection de Donald Trump ont changé radicalement la donne. Dans un environnement international en pleine refonte, l’élément nouveau vient de l’administration américaine, qui, après avoir manifesté de la compréhension, voire de la bienveillance, à l’égard de l’islam politique, considère aujourd’hui toutes les organisations liées aux Frères musulmans comme terroristes, au point de vouloir présenter à l’ONU un texte allant dans ce sens. Un revirement inattendu pour Ennahdha, qui comptait sur l’entregent du lobbyiste Radwan Masmoudi, président du Centre d’études sur l’islam et la démocratie (CSID), à Washington, qui a l’oreille des républicains, dont celle du sénateur John McCain.

L’intervention russe en Syrie a bouleversé les rapports de force en défaveur des mouvements islamistes, comme en Libye, où le général Khalifa Haftar, symbole d’une volonté éradicatrice, est en position de force et bénéficie du soutien non seulement de Moscou, mais aussi de l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi, de l’Algérie et, depuis peu, des États-Unis. Pour ne rien arranger, le Qatar a perdu de son influence, et la Turquie, prise à la gorge par Daesh, a été contrainte de revoir ses alliances extérieures, allant jusqu’à se rapprocher d’Israël et de l’Iran.

Sortir de l’isolement

Pas étonnant que, dans un tel contexte, Ennahdha, qui se présente depuis son congrès de 2016 comme un parti civil, tente de se donner une visibilité internationale et régionale. « Ce n’est pas le fait du parti mais de son chef. La politique étrangère, c’est aussi de la politique financière, corrige un ancien ambassadeur. Et elle est du ressort de Rached Ghannouchi et de personne d’autre. » Le 22 janvier, ce dernier rencontrait pour la sixième fois en un an le président algérien pour discuter de la crise libyenne, des contacts qui suscitent bien des interrogations. Mohamed Troudi, élu du mouvement Al-Horra (troisième groupe parlementaire), parle de diplomatie parallèle.

Réponse du patron d’Ennahdha : « C’est de la diplomatie populaire, qui pourrait être aussi bien le fait de la société civile que celui des partis » afin d’aider le gouvernement sur le plan international. « Faire de la diplomatie, décrypte Aziz Krichen, figure politique indépendante et ancien conseiller de Moncef Marzouki, signifie que l’on est acteur, que l’on a une marge de manœuvre et qu’on utilise les uns et les autres pour ses intérêts propres.

On accorde à Ghannouchi une dimension qu’il n’a pas. Il n’est pas allé à Alger pour faire de la politique ; il a été convoqué, et on lui a sonné les cloches pour qu’il honore son engagement d’intervenir auprès des milices libyennes sur lesquelles il se disait influent. »

Une belle image pour les présidentielles ?

La situation est complexe, et la position d’Ennahdha délicate, mais cela n’empêche pas des cadres tels que Rafik Abdessalem de donner des coups de menton en critiquant par exemple la venue prochaine à Tunis de l’éradicateur Abdel Fattah al-Sissi, tout en précisant que « cette position n’engage que son parti et non l’État tunisien ».

Dans tous les cas, Ennahdha entend bien jouer un rôle dans les pourparlers sur la Libye. Selon Lotfi Zitoun, chargé des affaires politiques du mouvement islamiste, une rencontre entre Rached Ghannouchi et le général Haftar serait imminente. Mais toute cette agitation masque mal le poids diplomatique limité de la Tunisie, bien qu’elle soit directement concernée par le conflit libyen. Lors de la prochaine réunion entre l’Algérie, l’Égypte, la Tunisie et les représentants libyens, ce sera bien l’axe Washington-Moscou qui imposera une probable intronisation de Haftar avec l’aval de l’Égypte et de l’Algérie.

Mais l’implication d’Ennahdha dans ces préliminaires, qui souligne indirectement la faiblesse du gouvernement tunisien, va permettre au parti de Rached Ghannouchi de montrer patte blanche à l’international, de redorer du même coup son image – très écornée – en Tunisie à la veille des élections municipales, prévues fin 2017, et de se remettre en selle pour la présidentielle cruciale de 2019.


ENNAHDHA : L’EX-AMI AMÉRICAIN

Après avoir rompu les liens avec les États-Unis au moment de la guerre d’Irak, le parti islamiste tunisien se rapproche lentement de la grande puissance depuis les révolutions arabes.

Dans les années 1960-1970, le Mouvement de la tendance islamique (MTI, ancêtre d’Ennahdha) avait obtenu, bien que clandestin, le soutien de l’Arabie saoudite, laquelle lui avait permis de lever des subsides et de se rapprocher des États-Unis grâce à ses prises de position anticommunistes et antinationalistes arabes. La rivalité entre sunnites et chiites, par réflexe sectaire plus que par choix politique, n’a pas permis de rapprochement avec la révolution islamique iranienne, maintenant les islamistes tunisiens dans le giron de Riyad et de Washington.

La guerre d’Irak en 1991 divisera les Frères musulmans ainsi que la direction d’Ennahdha, dont la plupart des membres, hormis Hamadi Jebali, se rangeront au côté de l’Irak. Le soutien de l’Arabie saoudite devient alors moins systématique, mais le lobbying intensif du mouvement islamiste tunisien auprès des Américains lui permet de rester en selle. Il profitera ensuite de l’émergence du Qatar et deviendra un interlocuteur privilégié et naturel des grandes puissances occidentales après la révolution de 2011.

Frida Dahmani

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