Au 30e jour de l’opération des forces kurdes et irakiennes pour reprendre Mossoul sur la rive gauche du Tigre, les violents combats poussent chaque jour des centaines de personnes à fuir leurs maisons, quand elles le peuvent. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), les camps de déplacés installés dans le Kurdistan irakien accueillent près de 50 000 déplacés. Reportage dans le camp de Khazir, à l’est d’Erbil, dans le Kurdistan irakien.

Ils arrivent couverts de poussière, exténués, l’air hagard. Deux femmes d’âge mûr, vêtues de noir, soutiennent une vieille dame courbée. C’est encore sous le choc des combats auxquels ils viennent d’échapper, que les habitants des quartiers Est de Mossoul se présentent devant les grilles du camp de Khazir. C’est le cas de Mohammed et sa famille, qui étaient encore récemment sous le feu.

« La situation est très difficile. Beaucoup de maisons ont été démolies et bombardées.
Ça explosait de partout, les combats sont si violents,
raconte le père de famille. Il y a tellement d’attentats suicides. Je ne les ai pas vus directement, parce que je me cachais dans ma maison, mais j’en ai entendu beaucoup. »

Mohammed et sa femme Sarah sont un peu perdus avec leurs enfants. Au milieu des interminables allées poussiéreuses du camp, ils cherchent la tente K73 qui vient de leur être attribuée en même temps qu’une bâche en plastique et des couvertures. Dans un premier temps, ils dormiront sans matelas.

« Je n’ai jamais vécu dans une tente et je n’aurais jamais pensé que j’allais y vivre un jour,explique la jeune femme. Mais on n’avait pas le choix. La situation là-bas était effrayante. On n’avait plus de nourriture, plus d’électricité depuis une semaine. Quand j’étais dans la salle de bain, les vitres ont explosé, ça m’est tombé sur la tête. »

Des déplacés irakiens se bousculent pour recevoir de la nourriture, dans le camp de Khazir, le 11 novembre 2016
Après s’être fait enregistrer, la mère de Mohammed arrive aussi devant la tente tubulaire bleue et blanche, accompagnée d’une sœur et d’un cousin. Elle s’inquiète de ne plus avoir de nouvelles de son autre fils, qui habite un autre quartier de Mossoul:

« Je ne sais pas s’il est arrivé quelque chose à mon fils, s’inquiète-t-elle. Nous n’avons aucune information, car des membres de Daech sont encore là-bas. Personne n’arrive à le joindre. Je ne sais pas s’il est encore en vie ou pas. Il a 5 enfants et ils doivent mourir de faim parce qu’ils n’avaient plus rien. »

Devant la tente, des enfants s’amusent sur un monticule de gravier qui n’a pas encore été dispersé sur l’allée poussiéreuse. Les bétonneuses et les pelleteuses tournent à plein régime. La citerne d’eau qui doit desservir ce groupe de tentes n’a pas encore été placée. Les organisations humanitaires ne s’attendent pas à ce que le flot d’arrivée se tarisse de sitôt comme l’explique Caroline Gluck, du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

« Nous avons pour projet de construire d’autres camps, mais nous rencontrons de grosses difficultés. D’abord, une partie des terrains est encore truffée d’engins explosifs et de mines. Deuxièmement, la topographie de ces terrains ne répond pas toujours aux conditions pour y construire un camp : par exemple, ça peut être trop rocailleux pour y amener l’eau. A mesure que la ligne de front bouge, de nouveaux terrains se libèrent pour y construire des camps, mais cela prend du temps. Et dans une situation qui évolue très vite, on n’a pas le luxe d’attendre. »

Une longue file s’est formée devant la distribution d’aide alimentaire… Omar, père de 4 enfants, lui, cherche plutôt un toit pour cette nuit

« Ils ont pris nos passeports et nous ont donné des récépissés, mais on n’a toujours pas de tente. Ils disent que ce camp est pour nous, mais ils ont donné le même numéro à une autre famille, qui, du coup, nous a pris la tente. Où allons-nous passer la nuit ?
S’ils nous rendaient nos papiers d’identité, je partirai. Nos maisons sont sous le feu, mais je préfère quand même quitter le camp.
 »

Mais sans papiers, Omar n’ira pas bien loin. Il sera arrêté au prochain barrage tenu par les peshmergas kurdes. Sécurité oblige, tous les déplacés sont fouillés et enregistrés dans une base de données. Les autorités redoutent que des jihadistes ne se mêlent aux civils. Raja’a El-Hamadani porte l’uniforme des peshmergas. « Des membres de Daech peuvent s’infiltrer parmi les déplacés, explique-t-il. Ils peuvent même se déguiser en femmes pour tenter d’entrer dans le camp en même temps qu’elles. »

Une femme porte sa fille dans les allées du camp de Khazir, le 14 novembre 2016
A l’entrée du camp, sur le parking, Sofiane, 18 ans, tue le temps en effectuant quelques réparations sur le pick-up familial. C’est le seul bien qu’il leur reste après la fuite du quartier de Khadra, entassés à plus de 10 dans le véhicule dont la carrosserie est criblée d’impacts. Le drapeau blanc a été jeté sur la banquette arrière.

« On a essayé de partir plusieurs fois, mais Daech nous menaçait, raconte le jeune homme. On était effrayés. On a fini par y arriver, mais si Daech m’avait attrapé, ils m’auraient décapité. S’ils voient un véhicule quitter le quartier, ils commencent à lui tirer dessus. »

Sofiane a un rêve : rejoindre l’armée. Que les soldats soient dans leur grande majorité des chiites n’effraye pas le jeune sunnite : l’essentiel, dit-il, « c’est qu’on en finisse avec toutes ces horreurs ».

Par Anastasia Becchio

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