Afrique : ces préjugés à contourner

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C’est à l’Afrique des idées reçues que s’est attaqué le cabinet Euler Hermes, partenaire des Rencontres Africa 2016 organisées à Paris les 22 et 23 septembre derniers sous le haut parrainage conjoint du ministère des Affaires étrangères et du Développement international et du ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique de la France, en collaboration avec AfricaFrance et le Conseil économique, social et environnemental (Cese). Voulues comme un « trait d’union économique et humain entre l’Afrique et la France, pour un avenir partagé », les Rencontres Afrique 2016 se sont révélées comme l’espace de toutes les remises en question de la relation entre la France et l’Afrique dans sa pluralité.

« L’Afrique est en retard sur le reste du monde, mais cela représente paradoxalement un avantage pour la région : elle aborde différemment son développement, et a déjà entrepris de sauter des étapes pour accélérer son rattrapage », explique Ludovic Subran, son chef économiste. « L’Afrique est un continent particulier, aux diverses ressources », dit le cabinet Euler Hermes, qui poursuit en écrivant qu’« elle saura trouver un mode de développement inédit pour s’affirmer comme un acteur majeur de l’économie mondiale ». À l’appui de cette conviction, voici les 10 idées reçues contre lesquelles le cabinet a émis ses convictions avec des arguments plutôt percutants.

Idée reçue n° 1 : tous les pays africains sont pareils

Les pays africains, il y en a 54, ont, pour la plupart, un climat d’affaires compliqué. Pour preuve, le Nigeria, pourtant locomotive du continent, n’est que 169e au classement Doing Business 2016 de la Banque mondiale. C’est dire combien le décryptage est difficile. Au-delà, il faut tenir compte des différences appréciables qui existent entre les économies. Il en est ainsi des rythmes de croissance observés mais aussi du niveau de diversification.

De quoi conduire Ludovic Subran à dire : « Il y a trois groupes de pays en Afrique. Premièrement, les maillons forts, tels l’Afrique du Sud et le Maroc. L’environnement des affaires y est attractif, mais leur croissance (respectivement + 0,5 % et + 2 % en 2016), quoique stable, reste modérée. Ensuite, les pays champions du changement, dont la Côte d’Ivoire et l’Éthiopie. Ces économies enregistrent de forts taux de croissance (respectivement 7,5 % et 7 % en 2016), stimulés par une volonté de diversification et d’amélioration du climat des affaires. Enfin, à la traîne, arrivent des pays comme le Nigeria ou le Cameroun qui doivent accélérer leur mutation. »

Idée reçue n° 2 : l’Afrique ne marche qu’aux matières premières

L’Afrique dispose de formidables ressources en termes de matières premières et elle est souvent vue comme un bassin de main-d’œuvre incontournable dans un futur proche. Pourtant, l’économie africaine est aussi un berceau d’innovations. « Si l’on compare à Singapour et ses 2 % du PIB en dépenses de recherche et développement, l’Afrique est en dessous. Cependant, cet écart se réduit très vite à coups de hubs et de volonté affichée de surmonter le déficit d’infrastructure, par exemple », explique Stéphane Colliac, économiste senior chez Euler Hermes. Chaque région a son champion : à l’Ouest, le Kenya (0,9 % du PIB), au Sud, l’Afrique du Sud (0,75 %), et au Nord, le Maroc (0,8 %).

Cet effort d’innovation se manifeste aussi par la création de hubs technologiques. Ces pôles sont de plus en plus nombreux sur le continent africain. On en compte 24 en Afrique du Sud, 11 au Kenya et 7 en Ouganda. « Au Kenya, l’incubateur technologique iHub a contribué au développement de 150 entreprises depuis 2008, preuve de leur rôle dans l’essor de l’économie africaine », souligne Stéphane Colliac.

Idée reçue n° 3 : les infrastructures africaines sont inexistantes

En Afrique, le retard dans les infrastructures (eau, électricité, Internet, transports) reste important. L’exemple du Nigeria est frappant : pour combler son retard d’infrastructures, le pays devra dépenser 1 900 milliards de dollars d’ici à 2030, soit près de 130 milliards par an (25 % du PIB actuel). Ce retard pénalise les économies africaines, et coûte à la région deux points de croissance chaque année, selon la Banque africaine de développement.

Mais le développement des infrastructures africaines représente aussi une opportunité économique. « Les pays africains ne pourront financer seuls ces investissements en infrastructures. Cela devrait générer, à long terme, d’importants investissements dans la région, qui contribueront à financer l’économie régionale », détaille Stéphane Colliac.

Idée reçue n° 4 : l’Afrique est isolée du monde

Le commerce extérieur des pays africains ne cesse de croître, enfin presque. En 2016, l’Afrique devrait perdre 12 milliards de dollars d’exportations en valeur (un total de 560 milliards) à cause du choc de matières premières. En 2017, la demande adressée à l’Afrique devrait augmenter de 30 milliards. « Il ne s’agit pas seulement du court terme. En effet, d’ici à 2025, les pays africains devraient continuer de s’ouvrir, et les poids lourds du continent, le Nigeria (+ 210 milliards USD d’exportations supplémentaires sur dix ans / + 150 milliards USD d’importations), l’Afrique du Sud (+ 140 / + 180 milliards USD) et l’Égypte (+ 83 / + 79 milliards USD), verront leurs échanges avec le reste du monde s’envoler », poursuit Ludovic Subran.

La destination favorite des exportateurs africains reste la Chine (27 % des exportations africaines en 2016). La part des matières premières dans les exportations africaines vers la Chine s’est en revanche contractée, passant de 97 % en 2010 à 83 % en 2015, contrairement aux produits manufacturés à faible valeur ajoutée (3 % en 2010, contre 7 % en 2015).

Idée reçue n° 5 : les institutions africaines sont inexistantes

À côté de pays dont les institutions n’évoluent pas (ou plus), d’autres ont mis en œuvre des réformes importantes. Le Rwanda dispose par exemple d’un contrôle de la corruption renforcé, avec la création d’un conseil national contre la corruption, et d’un organisme responsable des marchés publics. Des mesures qui tendent à réduire le différentiel de qualité entre les institutions rwandaises et celles de pays plus développés, comme le Brésil ou l’Italie.

Par ailleurs, les besoins des usagers des services publics changent, les besoins de protection sociale aussi. Aussi, les institutions doivent répondre différemment : « La révolution numérique permet aux institutions africaines de sauter des étapes dans leur développement. Ainsi, l’Afrique du Sud, le Rwanda et le Ghana ont déjà tous développé des services publics en ligne de relativement bonne qualité, et c’est par ce biais que les institutions de ces pays rattrapent leur retard sur les standards internationaux », estime Ludovic Subran.

Idée reçue n° 6 : personne ne veut financer la croissance africaine

Une fois le contre-choc pétrolier passé, l’Afrique renouera avec une croissance moyenne de + 3 %/an. Certains pays affichent toujours des taux de croissance record au-dessus de + 5 %, malgré ce coup dur. Aussi, le financement et le rééquilibrage de la croissance, notamment les investissements à réaliser, seront la clé de voûte d’un décollage durable. « Le mix de financement sera capital. En plus du financement extérieur, notamment à travers des investissements directs de l’étranger, certains pays, sont, à l’heure actuelle, capables de financer au moins en partie leur croissance par les ressources budgétaires. C’est le cas de l’Afrique du Sud, de l’Égypte et du Sénégal où elles représentent 25 % et 30 % du PIB en 2016. Confiance des ménages et confiance des investisseurs seront indispensables pour capter l’épargne », développe Ludovic Subran.

Néanmoins, le chemin qui reste à accomplir est important : (i) les recettes budgétaires représentent en moyenne seulement 14,5 % du PIB en Afrique, contre 30 % dans les pays développés ; (ii) les IDE seulement 2 % du PIB, contre 2,4 % dans les pays développés.

Idée reçue n° 7 : le consommateur africain n’est pas bankable

Le développement de la consommation en Afrique est bien en marche. En 2016, on y trouve les taux de croissance de la consommation les plus élevés, avec la Côte d’Ivoire (+ 6 %), l’Ouganda (+ 7 %) et le Nigeria (+ 5 %), contre + 1,4 % dans l’OCDE ou + 2 % en Asie Pacifique. « Le développement de la consommation en Afrique est porté par l’urbanisation galopante du continent : d’ici à 2045, 24 millions de personnes arriveront dans les villes africaines, contre seulement 9 millions en Chine et 11 millions en Inde », détaille Stéphane Colliac.

Mais le développement de la consommation africaine devrait suivre un cheminement différent de celui qu’ont connu les pays développés. « L’effet richesse et l’accès à Internet s’ajoutent à la croissance en volume de la consommation en Afrique. Le consommateur africain va sauter des étapes et forcer les secteurs d’activité à repenser leur approche. C’est très frappant dans la distribution, les services financiers ou encore le transport : par exemple, 70 % des Marocains ont accès à Internet (55 % en Chine), 14 % des Kényans utilisent déjà le paiement sans contact (60 % des Français utilisent encore et toujours… des chèques) », affirme Ludovic Subran.

Euler Hermes a développé un indicateur propriétaire de potentiel de consommation rassemblant ces trois déterminants. Le classement est sans appel : Nigeria, Kenya, Maroc, Égypte et Afrique du Sud arrivent dans le peloton de tête. En deuxième ligne, Ghana, Côte d’Ivoire, Tanzanie, Soudan et Congo, RD.

Idée reçue n° 8 : on ne peut pas travailler avec les entreprises africaines

Au vu des délais de paiement accordés par les fournisseurs étrangers aux entreprises africaines, il est indiscutable qu’une confiance plus forte permettrait de libérer des ressources considérables pour la croissance. « Sur les 800 milliards d’euros de marchandises importées chaque année par l’Afrique, près de 60 % sont payées au comptant. Si un délai de paiement de 30 jours était accordé sur ces transactions, cela libérerait 40 milliards d’euros de besoin de fonds de roulement, soit l’équivalent du PIB de la Tanzanie, ou encore 1,6 % du PIB de l’Afrique ! » abonde Ludovic Subran.

Une situation qui entraîne les entreprises africaines dans une sorte de cercle vicieux. À cause de la multiplication des paiements au comptant, leur trésorerie est négativement impactée, ce qui les fragilise face à d’éventuels aléas économiques. Ce même calcul sur les échanges domestiques pour une économie comme le Nigeria atteint 10 milliards d’euros de flux de trésorerie additionnels générés : de quoi mettre le pied à l’étrier à des PME en panne de croissance.

Idée reçue n° 9 : l’agriculture, c’est has been

L’agriculture représente le fer-de-lance de la croissance en Afrique : elle reste le premier contributeur à l’emploi et permet à des millions de personnes de sortir de la pauvreté chaque année. Pourtant, c’est une véritable révolution verte qui est nécessaire pour accélérer le rôle de catalyseur du secteur agricole, en misant sur la productivité, l’accès au marché et le contenu technologique.

« Si l’on prend la croissance en valeur des exportations agricoles entre 2005 et 2015, l’Éthiopie et la Côte d’Ivoire (+ 30 %), le Kenya et le Rwanda (+ 20 %) ont su se spécialiser sur des cultures commerciales à forte valeur ajoutée. D’autres, comme la Zambie, le Sénégal et le Maroc ont su mécaniser et utiliser la technologie pour augmenter la productivité agricole », détaille Ludovic Subran.

Idée reçue n° 10 : il est dur de trouver des entrepreneurs et des talents en Afrique

Le niveau d’éducation progresse en Afrique. Au Cameroun notamment, l’accès à l’éducation universitaire s’est développé, passant de 4,6 % en 2000 à 13 % en 2013. Pourtant, même le meilleur élève, l’Afrique du Sud, n’a que 20 % d’une classe d’âge qui entre à l’université. Par ailleurs, les statistiques officielles sur l’entrepreneuriat déçoivent : seulement 2 entreprises sont créées pour 1 000 habitants en Afrique du Sud par exemple.

« Ces chiffres faibles masquent l’entrepreneuriat informel galopant qui restera le socle du développement du capital humain à court terme. Au final, c’est donc sur ce climat de l’entrepreneuriat qu’il faut lutter, en plus de l’accès à l’éducation. Au Nigeria et en Ouganda par exemple, les villes de Lagos et de Kampala viennent à peine de réformer leur système de cadastre. Un gros point noir pour quiconque cherche à ouvrir boutique », répond Ludovic Subran.

lepoint.fr

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